Poésie : Heberto Padilla (1932-2000)

Posté par vmozo4328 le 17 décembre 2009

hpadilla.jpgPhoto Google 

LE DISCOURS DE LA MÉTHODE

Si une fois terminé le bombardement,

alors que tu marches dans l’herbe qui a autant de chance

de pousser parmi les ruines

      que sur la mitre de ton Évêque,

tu es capable d’imaginer que tu ne vois pas

ce qui va immanquablement se dérouler devant tes yeux,

       ou que tu n’entends pas

ce que pourtant il te faudra entendre longtemps encore;

      ou (ce qui est plus grave)

si tu penses que l’astuce ou le bons sens te suffiront

pour éviter qu’un jour, rentrant chez toi,

tu ne trouves plus qu’un fauteuil brisé parmi un tas de

      livres déchirés,

   je te conseille de courir sans demander ton reste,

   d’aller chercher un passeport,

   un mot de passe,

   ou d’invoquer un fils infirme, n’importe quoi

qui puisse te justifier auprès d’une police pour l’heure

      malhabile

   (car elle est constituée de paysans

   et de manœuvres)

   et de prendre le large à tout jamais.

Fuis par l’escalier du jardin

      (surtout sans être vu).

N’emporte rien.

      Il ne te servira à rien

d’avoir un manteau, des gants, un nom de famille,

ou même un lingot d’or, un vague titre.

Ne perds pas de temps

      à sceller tes bijoux dans la cache d’un mur

      (ils le découvriront de tout façon).

Ne cherche pas à mettre tes papiers à l’abri dans la cave

      (les miliciens sauront plus tard les retrouver).

Méfie-toi de ta domestique la plus dévouée.

Ne remets pas tes clefs à ton chauffeur, ne confie pas

ta chienne au jardinier.

Ne te berce pas d’illusions en écoutant sur ondes courtes

      les nouvelles.

Arrête-toi devant la glace la plus haute de ton salon,

      tranquillement,

   et contemple ta vie,

   regarde-toi tel que tu es,

   tu n’en auras plus l’occasion.

Déjà ils enlèvent les barricades dans les parcs.

Déjà ceux qui ont pris d’assaut le pouvoir montent à la tribune.

Déjà le chien, le jardinier, le chauffeur et ta bonne

      son là-bas en train d’applaudir.

                                               (Hors-jeu 1968)

Extrait du livre Poésie cubaine du XXe siècle

Traduction Claude Couffon, Éditions Patiño

Une Réponse à “Poésie : Heberto Padilla (1932-2000)”

  1. gourmette dit :

    Je trouve ton blog tres sympathique et te souhaite une bonne continuation.

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