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Les liaisons dangereuses

9 juillet 2005  Journal Le Devoir

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Laclos n’aurait jamais pu imaginer que le titre qu’il avait utilisé pour son roman pourrait s’appliquer à certains politiciens de notre temps. La liaison unissant le dictateur à vie Fidel Castro et le président du Venezuela Hugo Chávez en est un exemple. Elle donne déjà du fil à retordre et pourrait devenir plus que dangereuse.

Il faudrait remonter aux trois premières années de la prétendue révolution cubaine de 1959 pour comprendre que le Venezuela est en train de devenir une copie conforme du rêve castriste d’autrefois. Le président Chávez n’a jamais caché son admiration pour le leader cubain et, étrangement, tout indique qu’il le suit pas à pas.

D’après Chávez, «Cuba navigue sur une mer de bonheur». Même si le bateau prend l’eau et que les gens le quittent dans un sauve-qui-peut qui les pousse à défier les requins de la mer des Caraïbes. Il parle de revolución bonita tandis que beaucoup de Vénézuéliens préparent leurs valises et songent à l’exil. Comme Castro au début de sa période de charme, Chávez s’est servi de l’Église pour arriver à ses fins et la critiquer plus tard. Et, comme Castro, Chávez se sert de la majorité pauvre du pays. Il lui promet un avenir meilleur, donnant accès à la santé et à l’éducation pour tous, ce qui n’est pas mauvais en soi, bien sûr, sauf qu’il se sert de ces acquis pour la manipuler et la dresser contre tous ceux qui ne sont pas d’accord avec sa révolution. Peu à peu, mine de rien, des discours incendiaires et des affirmations hors contexte lancées dans ce langage quasi ordurier si cher aux populistes encouragent la haine et accroissent la division entre les citoyens. En mélangeant Bible et Constitution, on prépare le terrain; voilà deux bons ingrédients pour mener des croisades. Gare aux loups déguisés en moutons… Ajoutons à cela une course aux armements qui se dessine: d’une part, les commandes de 24 avions de combat brésiliens et de dizaines de Mig 29, d’hélicoptères de combat et de 100 000 kalachnikovs russes; d’autre part, la mise en place d’un million de réservistes et l’entraînement militaire des civils. Et, le comble, l’adoption d’un uniforme militaire semblable à celui des forces armées cubaines. Le peuple vénézuélien a-t-il besoin d’un tel appareil de défense?

En 1959, Castro avait dit au peuple qu’il n’avait pas besoin d’armes mais plutôt d’outils pour travailler la terre et construire des usines. Peu de temps après, prétextant l’invasion armée des États-Unis — qu’il attend encore 46 ans plus tard —, Cuba avait mis sur pied la plus grande armée d’Amérique latine. Celle-ci servira plutôt à envahir l’Angola et l’Éthiopie. Pendant 14 ans, entre 1975 et 1989, les soldats cubains ont mené en Afrique la plus longue guerre dirigée par une force étrangère. Ajoutons à cela l’envoi de troupes et d’armes pour venir en aide à tous les mouvements révolutionnaires du continent latino-américain, il y a à peine quelques années.

Avec Chávez à la tête du Venezuela, Castro peut se sentir rassuré, surtout à l’automne de sa vie. Son île survit grâce au pétrole du Venezuela et, en guise de remerciement à son plus fidèle disciple, il lui passe tranquillement le flambeau de l’agitation et de la lutte armée en Amérique latine. Ainsi, son vieux rêve d’incendier le continent pourrait se concrétiser. Si, en 1961, lui et ses guérilleros ont échoué à implanter la révolution au pays de Bolívar, aujourd’hui, le président vénézuélien leur en offre l’occasion sur un plateau d’argent. Comme son ami Castro, le président Chávez s’enhardit: non seulement il pose ses diagnostics sur les maux de l’Amérique latine, plus encore, il propose les remèdes pour la guérir. De nouvelles expressions s’ajoutent aussi au vocabulaire vénézuélien: «guerre asymétrique», «bataille contre l’empire», «menaces de magnicide contre le président». Ce dernier point sans jamais présenter de preuves. Et, comme Castro qui, au début, disait renier le communisme, Chávez nie copier le modèle cubain. Pourtant, curieusement, il fait souvent référence à Cuba mais jamais au modèle chilien, lui aussi socialiste et qui semble bien fonctionner. Comme on l’écrirait dans le générique d’un film, on pourrait dire ironiquement: «Quelques ressemblance que ce soit avec le système cubain n’est que pure coïncidence.»

Il faudra ouvrir très grand les yeux. Les buts sont peut-être nobles, mais les méthodes et les résultats pourraient se révéler catastrophiques. Au moment même où certains pays d’Amérique latine comme la Bolivie vivent des bouleversements, la croyance populiste en la rédemption castriste pourrait être néfaste à long terme. Souvenons-nous, comme le disait José Martí, guide de tous les Cubains, que «la sympathie que nous pouvons éprouver pour les peuples libres dure parfois jusqu’à ce qu’ils trahissent la liberté».

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45 ans de révolution cubaine 

Les neuf lustres d’une révolution

7 janvier 2004  Journal Le Devoir

Il y a 25 ans, les Cubains avaient l’habitude de chantonner une phrase tirée d’un vieux tango argentin, «vingt ans, ce n’est rien», croyant que la vie serait meilleure un jour. Mais après 45 ans d’une prétendue révolution, c’est plutôt le néant au quotidien — pour pasticher un titre si cher à l’écrivaine Zoé Valdés — qui est devenu la norme.Il y a 45 ans, l’euphorie remplissait les coeurs. Enfin, les pauvres, les femmes, les Noirs auraient des droits, tous seraient égaux. Il n’y aurait plus de dictateur, plus de prostitution, plus de propriétaires terriens pour s’emparer des terres. [...] Castro lui-même n’a-t-il pas dit, le 1er janvier 1959, à Santiago de Cuba: «Ce sera la liberté pour ceux qui parlent en notre faveur et pour ceux qui parlent contre nous»? Quatre jours plus tard, le 5 janvier, cette fois dans la province de Camagüey, n’ajouta-t-il pas: «Qui dit liberté de presse dit liberté, dit liberté de réunion… Ce sont des droits qui ne peuvent être confisqués»?

N’avait-il pas dit aussi: «Si on fait fermer un journal, aucun journal ne pourra se sentir en sécurité.. Si on persécute un homme pour ses idées politiques, personne ne pourra se sentir en sécurité. Si on restreint un droit, aucun autre droit ne sera assuré»?

Quarante-cinq ans plus tard, plus de deux millions de Cubains affamés et brimés ont fui le «paradis». Sans compter les quelques centaines de milliers d’autres qui aimeraient bien pouvoir le faire eux aussi. La plus grande île des Antilles est devenue la plus grande muselière, et vous, Castro, le plus grand briseur de rêves. À Cuba, 45 ans plus tard, on ne parle pas, on fait semblant de parler. Comme on fait semblant de rire. «Qu’ils sont gais, ces Cubains», entendons-nous dire des touristes qui se prélassent sur nos plages. Oui, ils sont gais, ces Cubains: le sourire aux lèvres et la tristesse dans l’âme.

Les Noirs, les femmes, les prisons

Et les Noirs? Où sont les droits que vous leur avez tant de fois promis, citoyen Castro? Ils s’incarnent peut-être dans ces centaines de Noirs qui croupissent dans une de vos 200 prisons? En passant, des prisons, il y en avait à peine une douzaine en 1959. Et pourquoi envoyiez-vous surtout des Noirs se faire tuer en Angola? Pourquoi, encore aujourd’hui, les Noirs n’occupent-ils pas de postes d’importance dans le tourisme? Bien sûr, il y en a qui servent de façade, comme votre vieux commandant Almeida ou comme ces quelques musiciens et sportifs dont le monde entend parler et qui, le plus souvent, fichent le camp à la première occasion, ne vous en déplaise. Le Dr Oscar Elias Biscet est Noir, lui aussi. Il est détenu dans des conditions terribles et a été condamné à 25 ans de prison pour avoir critiqué votre fiasco et parlé des droits humains.

Et les femmes? Que sont-elles devenues? N’étiez-vous pas supposé en finir avec la prostitution? Il est vrai que la nouvelle prostituée cubaine est cultivée, elle parle plusieurs langues, et de toute façon les Cubaines ont ça dans le corps… Je n’invente rien, vous l’avez déjà dit! Voilà de quoi donner des idées aux touristes malhonnêtes. Il suffit de faire un tour au site Internet Cubaconnections et vous verrez que, dès l’âge de 16 ans, les femmes cherchent à fuir votre paradis, quitte à épouser un vieillard qu’elles laisseront ensuite pour peut-être tomber dans des mains encore plus perverses. Jamais la femme cubaine n’a été si peu respectée.

Et l’égalité? La voici: les plages pour les touristes et les quelques privilégiés de votre révolution, et les rivières insalubres pour les Cubains; les territoires de chasse et de pêche réservés aux riches touristes américains qui vous visitent malgré l’embargo; les grandes maisons des anciens riches, que la révolution avait tellement décriés, réservées elles aussi aux grands dirigeants et aux amis.

Et le peuple? Il va bien, merci, et il peut patienter encore 45 ans. Entre-temps, il continue de se creuser les méninges jour après jour pour trouver de la nourriture ou une aspirine. Alors que vous, vous recevez des dames de la bonne société américaine et mangez avec elles de la langouste thermidor en dégustant un bon bordeaux. «Charming!», diront-elles de vous. «What a lovely island!», s’exclameront-elles encore. Et il ne faut pas toucher à la nourriture des privilégiés: si on vous prend à pêcher une langouste ou à acheter de la viande de boeuf, vous irez en prison.

Cette révolution est une vraie honte. Une expression la résume bien: «le grand mensonge». Un mensonge qui coûte des millions afin de donner l’image du meilleur pays au monde, auquel on sacrifie le peuple afin de maintenir le mythe de l’île pauvre et incomprise renonçant à tout pour aider les autres. En fait, votre seule et unique réussite a peut-être été de créer un État policier où la délation et la méfiance règnent.

L’année 2004 ne sera pas différente. Pour vous, la seule chose qui compte est de mener une lutte sans fin contre votre éternel ennemi, les États-Unis d’Amérique. Les lignes que vous avez écrites à votre amie et confidente Celia Sanchez, le 5 juin 1958, sont sans équivoque: «Quand cette guerre sera finie commencera pour moi une guerre beaucoup plus longue et plus violente, celle que je leur ferai [aux Américains]. Je me rends compte que tel sera mon véritable destin.» Peu importe le reste, c’est votre destin qui compte. Déjà, vous annoncez que, pour l’année qui commence, une bonne partie de votre budget sera consacrée à la défense du pays. [...]

Le peuple répétera alors un autre vieux dicton: «Il n’y a pas de mal qui dure cent ans ni de corps qui puisse lui résister.» [...]

 

 

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